Les “kachâchine hamâm”, ou la découverte d’un loisir particulier en Syrie
En vivant quelque temps à Jaramana, banlieue de Damas, on commence à remarquer des sifflements ça et là, sur les hauteurs des immeubles ; ainsi que des groupes d’oiseaux volant ensemble au-dessus de certains pâtés de maisons. Je me suis fait expliquer de quoi il s’agit. Certains hommes sont dans leurs loisirs des kachâchine hamâm, littéralement des chasseurs de pigeons. Mais pas des chasseurs qui ont pour but de chasser au sens de tuer des bêtes destinées à être mangées, mais de chasser au sens d’éloigner, de faire voler dans le ciel. Plus concrètement, le kachâche hamâm, au lieu d’avoir un animal de compagnie comme un chat ou un chien (pratique très rare en Syrie), élève un groupe de pigeons, dont le nombre peut s’élever à une centaine, sur le toit de son immeuble. Lorsqu’il a envie de prendre du bon temps avec ses volatiles, généralement tous les jours, il les libère et les observe voler en rond au-dessus de lui, alors que lui fait de larges ronds avec une sorte de lanière qui sert à mon avis de point de repère à ses pigeons. De même, il siffle pour communiquer avec eux ; d’où les sifflements qu’on entend régulièrement un peu partout par ici.
Mais le piquant de l’histoire reste à être révélé : les kachâchine hamâm sont très attachés à leurs pigeons, et ils lorgnent aussi vers ceux des autres. Alors lorsqu’un groupe d’oiseaux, appartenant à un voisin ayant la même occupation, vole non loin de lui, le kachâche hamâm essaie d’en attirer quelques uns par ses sifflets et même des manœuvres consistant à exhiber une femelle au poing, femelle battant des ailes et ayant la faculté d’attirer les mâles volant au-dessus d’elle. Et si le kachâche hamâm parvient à voler des pigeons à ses confrères de cette manière, le règlement de comptes peut aller jusqu’au meurtre… Les histoires de vengeances sanglantes pour cause de pigeons volés sont légions.
La majorité de la population ne partageant pas cette passion pour les oiseaux, elle a une fort mauvaise opinion de cette occupation et des personnes qui s’y adonnent. Tout d’abord, les kachâchine hamâm sont considérés comme de vilains voyeurs, puisqu’ils passent du temps sur les toits et ont donc une vue plongeante dans les appartements. Ils sont si mal considérés que dans la loi, leur parole n’a pas de valeur devant une autorité judiciaire car on juge qu’elle ne vaut rien, puisqu’ils passent leur temps à mentir à leurs confrères en niant les vols de pigeons.
Voilà l’histoire de ces hommes à la passion honteuse et incomprise… Mais que font-ils au final de leurs pigeons, me demanderez-vous ? Ils les aiment bien sûr, parfois en vendent et en achètent (et parfois drôlement cher, paraît-il!), et parfois même on peut les retrouver sur la table du repas lorsqu’il y a des invités.
J’expliquais à un ami syrien que les pigeons sont considérés comme une plaie en Europe, et il me répondait : « Mais ce n’est pas l’oiseau symbole de la paix ? »
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